Le pacte des loups (2001) de Christopher Gans

Cinéma

Le Pacte des loups est un film d’aventure français, réalisé par Christophe Gans, sorti en 2001. L’histoire oppose l’obscurantisme aux Lumières en s’inspirant librement de la légende de la Bête du Gévaudan qui fit de nombreuses victimes entre 1764 et 1767.

Attention spoilers

Résumé

1789. Alors que les torches brûlent et que grondent les clameurs de la Révolution française sous ses fenêtres, un marquis rédige ses dernières notes.

Il narre l’histoire de Grégoire de Fronsac (Samuel Le Bihan), chevalier et naturaliste arrivé en 1765 au château de Saint-Alban. Il est accompagné de Mani (Mark Dacascos), un Indien Iroquois rencontré à la Bataille de Trois-Rivières au Canada. Envoyés par Buffon (André Penvern), l’intendant du Jardin du roi, les deux hommes viennent élucider le mystère de la Bête du Gévaudan qui terrorise la région depuis plus d’un an. Guidé par Thomas d’Apcher (Jérémie Renier), le petit-fils du marquis de Saint-Alban, le chevalier est présenté à la noblesse locale : le Comte de Morangias (Jean Yanne), son épouse (Édith Scob) et leurs deux enfants, Jean-François (Vincent Cassel) et Marianne (Émilie Dequenne); le père Sardis (Jean-François Stévenin), le duc de Moncan ainsi que l’intendant Laffont (Bernard Farcy). Fronsac, libertin, s’éprend aussitôt de la belle et douce Marianne, mais rencontre également Sylvia (Monica Bellucci), une mystérieuse prostituée italienne avec laquelle il noue une relation chargée de secrets.

Les mois passent. Fronsac accumule de nombreuses preuves troublantes qui mettent en cause l’intervention d’une main humaine dans les meurtres, comme un croc en fer, mais l’enquête piétine. Entretemps, les relations qu’il entretient avec la noblesse locale, dont Jean-François, le frère de Marianne, deviennent tendues. Mani, quant à lui, est convaincu de l’innocence des loups que les paysans massacrent dans l’espoir de tuer le redoutable monstre. La présence de l’Indien suscite autant de crainte que de curiosité parmi la population. Après les premières neiges, et devant l’incapacité du capitaine Duhamel (Éric Prat) et de ses dragons à tuer l’animal, le Roi Louis XV envoie en Gévaudan son propre lieutenant des chasses, Antoine de Beauterne (Johan Leysen). Arrivé sur place, ce dernier tue un gros loup et demande à Fronsac de l’empailler de façon que l’animal ressemble aux descriptions de la Bête. Fronsac découvre bientôt que cette mascarade a été ordonnée par le Roi lui-même, pour mettre un terme, tout du moins en apparence, à cette série de meurtres qui remettent en question son pouvoir souverain. Le faux-monstre empaillé est bientôt montré à Paris. Officiellement et sous décision du Roi, la Bête du Gévaudan est morte. En remerciement pour son silence, le chevalier de Fronsac est autorisé à partir pour les comptoirs du Sénégal…

Mais le massacre dans la province du Gévaudan continue bel et bien, dans l’indifférence générale. Le jeune marquis d’Apcher vient trouver Fronsac pour l’avertir de la situation alarmante et le supplier de mener la traque de nouveau, cette fois à la manière mystique de Mani. Le chevalier retourne en Gévaudan pour revoir Marianne qui loge chez sa nourrice. Mais la Bête, guidée par un dresseur affublé d’un masque, attaque la maison. Fronsac, Mani et le marquis mènent alors une dernière expédition pour tuer le monstre. Mani, invoquant les puissances de la Nature dans une sorte de rituel chamanique, tend un traquenard à la Bête. Blessée profondément, elle parvient à s’échapper et rejoindre sa tanière. Mani découvre une arène aménagée pour utiliser la Bête comme un chien de guerre. Au cours d’un combat, l’Indien est tué d’une balle en argent, et son corps est jeté dans une clairière.

En faisant la toilette mortuaire de Mani, Fronsac découvre la balle en argent, signature de Jean-François de Morangias : il comprend que c’est lui qui dirige la Bête et décide d’organiser sa vengeance. Mais après avoir incinéré son frère de sang, le chevalier est arrêté par l’intendant Laffont. Dans sa cellule, il reçoit la visite de Sylvia qui lui révèle les dessous de l’affaire. La prostituée est un agent infiltré envoyé par l’Église pour arrêter Le Pacte, un groupe de fanatiques religieux qui tente de déstabiliser le Roi, coupable à leurs yeux d’avoir été trop tolérant à l’égard des philosophes des Lumières, en se servant de la Bête comme un signe de la colère de Dieu. Cette organisation est composée de la noblesse locale.

Sylvia empoisonne faussement Fronsac et le fait enterrer pour mieux le faire sortir de son cachot. Jean-François abuse de sa propre sœur Marianne, après que cette dernière ait découvert son secret : il est le dresseur au masque, agissant sous les ordres du père Sardis. Lors d’une réunion du Pacte dans les ruines d’une ancienne abbaye, Fronsac réapparaît et, au cours d’une bataille éprouvante, arrête les criminels avec l’aide du capitaine Duhamel. Jean-François est tué. Sardis, quant à lui, fuit dans la forêt mais il est bientôt dévoré par une meute de loups. Le Pacte est dissous.

Fronsac revient au domaine d’Apcher, où Marianne a été transportée. Le chevalier tente de sauver la jeune femme mourante grâce au bracelet de Mani renfermant des poudres médicinales. Peu après, Fronsac achève la Bête du Gévaudan, un animal ramené d’Afrique que Jean-François a élevé, et met définitivement fin à son règne de terreur. L’aventure s’achève sur l’arrestation, pendant la Révolution, du marquis Thomas d’Apcher, qui n’est autre que le narrateur de l’histoire. Pris de nostalgie en se sachant condamné par le peuple, il immortalise dans sa mémoire le chevalier de Fronsac et Marianne partant pour le Sénégal à bord d’un navire faisant voile vers l’obscurité…

La bête du gévaudan : histoire

La Bête du Gévaudan (La Bèstia de Gavaudan en occitan) est un animal à l’origine d’une série d’attaques contre des humains survenues entre le 30 juin 1764 et le 19 juin 1767. Ces attaques, le plus souvent mortelles, entre 88 à 124 recensées selon les sources, eurent lieu principalement dans le nord de l’ancien pays du Gévaudan (qui correspond globalement à l’actuel département de la Lozère), région d’élevage. Quelques cas ont été signalés dans le Sud de l’Auvergne, et dans le Nord du Vivarais et du Rouergue.

La « Bête du Gévaudan » dépassa rapidement le stade du fait divers, au point de mobiliser de nombreuses troupes royales et de donner naissance à toutes sortes de rumeurs, tant sur la nature de cette « bête » – vue tour à tour comme un loup, un animal exotique et même un loup-garou, voire un tueur en série à une époque plus récente — que sur les raisons qui la poussaient à s’attaquer aux populations — du châtiment divin à la théorie de l’animal dressé pour tuer. Alors qu’une centaine d’attaques équivalentes se sont produites au cours de l’histoire de France dont toutes les régions sont peuplées par environ 20 000 loups à cette époque, ce drame intervient opportunément pour la presse en mal de ventes après la guerre de Sept Ans : le Courrier d’Avignon local puis La Gazette de France nationale et les gazettes internationales voient l’occasion de s’emparer de cette affaire pour en faire un véritable feuilleton, publiant des centaines d’articles sur le sujet en quelques mois.

Parmi les nombreux animaux abattus au cours de cette période, deux canidés sont soupçonnés d’être la Bête. Le premier est un grand loup tué par François Antoine, porte-arquebuse du roi de France, sur le domaine de l’abbaye royale des Chazes en septembre 1765. Une fois ce loup empaillé à Versailles, les journaux et la Cour se désintéressèrent de cette affaire, bien que d’autres morts aient été déplorées ultérieurement. Jean Chastel, paysan originaire de La Besseyre-Saint-Mary, tua le second animal, identifié comme un loup ou un grand chien, en juin 1767. Selon la tradition, l’animal tué par Chastel était bien la Bête du Gévaudan car, passé cette date, plus aucune attaque mortelle ne fut signalée dans la province.

De nombreuses recherches d’historiens évoquent l’œuvre d’un tueur en série, comme le comte de Morangiès, bien qu’aucun document sérieux ne corrobore cette hypothèse. En 2016, une sculpture de la Bête en résine et polyuréthane a été présentée à Paris par le journaliste Jean-Claude Bourret, reconstituée grandeur nature d’après les mesures exactes du rapport d’autopsie de juin 1767.

Les premiers cas au Gévaudan

Au début de l’été 1764, en juin, une vachère habitant tout près de Langogne rentre au village en affirmant avoir été attaquée par une « bête ». Elle ne s’en tire sans autre mal que des habits déchirés après avoir été défendue par ses bœufs. Le 30 du même mois, Jeanne Boulet, jeune fille âgée de quatorze ans, est tuée au village des Hubacs (près de Langogne) dans la paroisse de Saint-Étienne-de-Lugdarès en Vivarais. C’est la première victime officielle de la Bête.
La victime fut enterrée « sans sacrements », n’ayant pu se confesser avant sa mort. On relève toutefois sur la consignation de sa mort que le curé de la paroisse mentionne qu’elle fut victime de « la bette féroce », ce qui suggère qu’elle ne fut pas la première victime mais seulement la première déclarée.

Une deuxième victime est rapportée le 8 août. Âgée de 14 ans, elle habitait au hameau de Masméjean, paroisse de Puy-Laurent7. Ces deux victimes ont été tuées dans la vallée de l’Allier. Les suivantes, dès la fin du mois d’août, et au cours du mois de septembre, meurent autour et dans la forêt de Mercoire8.

Étienne Lafont, syndic du diocèse de Mende, se trouvait à Marvejols en cette fin du mois d’août. C’est depuis cet endroit qu’il envoya des chasseurs de Mende, dirigés par le sieur Mercier, afin de venir en aide aux chasses qui se mettaient peu à peu en place à proximité de Langogne. Cependant, Lafont se rendit vite compte que ces chasses étaient insuffisantes et avertit donc M. de Saint-Priest, intendant du Languedoc, et M. le comte de Montcan, gouverneur de la province, de la situation. C’est ce dernier qui donna l’ordre au capitaine Duhamel, stationné à Langogne avec ses dragons, de conduire les opérations de chasse contre la Bête.

Duhamel et les dragons

 

C’est ainsi, qu’à partir du 15 septembre, le capitaine Duhamel et ses dragons débutent la traque, armant les paysans prêts à les aider. Il y avait, cette année-là, quatre compagnies de dragons, volontaires de Clermont, stationnées à Langogne ou Pradelles et commandées par Duhamel, capitaine et aide-major. Ces troupes étaient alors présentes dans les régions autour des Cévennes, du fait des conflits avec les Camisards au début du siècle (1702-1715). Durant les multiples battues menées en la forêt de Mercoire, jamais la Bête n’est aperçue. Cependant, c’est sans doute à cause de ces diverses chasses que la Bête quitte rapidement cette zone et atteint les confins de la Margeride et de l’Aubrac en octobre.

En effet, le 7 octobre, une jeune fille est tuée au village d’Apcher, paroisse de Prunières, et sa tête n’aurait été retrouvée que huit jours plus tard. Le lendemain, un garçon vacher est attaqué à proximité de La Fage-Montivernoux. Ce même jour, la Bête attaque un autre vacher entre Prinsuéjols et le château de la Baume, propriété du comte de Peyre. Cependant, le jeune garçon se réfugie parmi ses vaches, qui parviennent à repousser la Bête. Peu de temps après, des chasseurs qui sortent d’un bois avoisinant aperçoivent la Bête qui rode encore autour du garçon. Deux de ces chasseurs tirent et touchent la Bête qui, par deux fois, tombe puis se relève. Personne n’arrive cependant à la rattraper alors qu’elle s’enfuit dans un bois. La battue qui est organisée le lendemain se solde par un échec. Deux paysans affirment avoir vu l’animal sortir, en boitant, durant la nuit. Ainsi, et pour la première fois, la Bête a été blessée. C’est pendant ce mois d’octobre 1764 que la Bête perpétra ses attaques les plus méridionales, notamment celle qui coûte la vie à Marie Solinhac, attaquée au Brouilhet, sur la commune des Hermaux.

Le 2 novembre, Duhamel et ses 57 dragons quittent Langogne pour s’installer à Saint-Chély, chez l’aubergiste Grassal. Ce n’est pourtant que le 11 novembre qu’ils peuvent effectuer leur première chasse, en raison d’importantes chutes de neige. Voyant le manque de résultat des chasses jusqu’à présent, les États du Languedoc se réunissent le 15 décembre, et promettent une prime de 2 000 livres à qui tuerait la Bête15. Cinq nouvelles personnes meurent pourtant après une attaque attribuée à la Bête durant ce mois de décembre.

Le combat de Portefaix

Avant l’arrivée des Denneval, le 12 janvier, la Bête s’attaque à sept enfants du Villaret, paroisse de Chanaleilles. Le combat qui l’a opposée aux jeunes bergers et le courage dont ces derniers ont fait preuve sont restés dans les annales. Depuis l’apparition de la Bête, il était recommandé de ne pas envoyer seuls les enfants garder le bétail et les troupeaux sont souvent groupés afin que les jeunes gardent ensemble les animaux.

C’est le cas des sept enfants du Villaret, cinq garçons et deux filles âgés de huit à douze ans. La Bête attaque en tournant autour des enfants regroupés pour se défendre. Elle s’empare d’un des plus jeunes garçons, mais les autres réussissent à piquer la Bête à l’aide de lames fixées sur leurs bâtons et lui font lâcher prise. Elle a cependant le temps de dévorer une partie de la joue droite de sa victime. Elle revient ensuite à la charge, saisissant Joseph Panafieu, le plus jeune, par le bras, et l’emportant avec elle. Un des enfants suggère de prendre la fuite pendant qu’elle est occupée, mais un autre, Jacques André Portefaix, les incite à secourir leur compagnon. Tentant de l’atteindre aux yeux, ils parviennent à lui faire lâcher prise et à le tenir à distance. À l’arrivée d’un ou plusieurs hommes, alertés par les cris, la Bête s’enfuit dans un bois voisin.

Monsieur de Saint-Priest informe monsieur de l’Averdy de cet affrontement. Pour le récompenser de son courage, le roi offrit de payer l’éducation de Jacques Portefaix. Ainsi, le 16 avril 1765, Portefaix est admis chez les Frères de la Doctrine Chrétienne, ou Frères Ignorantins, de Montpellier. Il y reste jusqu’en novembre 1770, date à laquelle il entre à l’école du Corps Royal d’artillerie. Il devient ensuite lieutenant, sous le nom de Jacques Villaret, et meurt le 14 août 1785, à l’âge de 32 ans.

Illustration du combat de J. Portefaix et ses compagnons contre la Bête. Bibliothèque nationale, Histoire de France, 1764

L’arrivée des Denneval

C’est le 17 février 1765 que les Denneval arrivent à Clermont-Ferrand où ils sont présentés à l’intendant d’Auvergne, monsieur de Ballainvilliers. Le lendemain, ils sont à La Chapelle-Laurent et, le surlendemain, à Saint-Flour. Au début du mois de mars ils prennent place en Gévaudan.

Ce mois de mars est le témoin du combat héroïque de Jeanne Jouve pour sauver ses enfants. Jeanne Chastang, femme de Pierre Jouve, domiciliée au mas de la Vessière (Saint-Alban) est devant sa maison avec trois de ses enfants vers midi en ce 14 mars. Soudain, attirée par un bruit, elle s’aperçoit que sa fille de 9 ans vient d’être saisie par la Bête qui est passée par-dessus la muraille. La fille Jouve tenait, qui plus est, le plus jeune des garçons, âgé de 14 mois environ. Jeanne Jouve se jette alors sur la Bête et parvient à lui faire lâcher prise. Cette dernière revient malgré tout à la charge sur le plus jeune des enfants, mais elle ne peut l’atteindre, car la mère le protège. La Bête se jette alors sur l’autre garçon, Jean-Pierre, âgé de six ans, le saisit par le bras et l’emporte. Jeanne Jouve se jette à nouveau sur la Bête. S’ensuit un long combat où Jeanne Jouve est repoussée au sol, griffée, mordue à plusieurs reprises. Finalement la Bête, qui tient toujours Jean-Pierre, parvient à s’échapper, mais elle se retrouve face aux deux aînés des enfants Jouve, qui se préparaient à emmener le troupeau aux pâtures. Ces derniers parviennent à libérer leur jeune frère et à faire fuir la Bête. Jean-Pierre succomba cependant à ses blessures quelques heures plus tard. En récompense de son acte héroïque, Jeanne Jouve reçut 300 livres de gratification de la part du roi.

Les Denneval, eux, s’installent en Gévaudan. Dès leur arrivée, ils veulent l’exclusivité des chasses, et doivent donc éliminer Duhamel. Ils font alors intervenir monsieur de l’Averdy et, le 8 avril, Duhamel et ses dragons doivent quitter le pays pour leur nouvelle affectation de Pont-Saint-Esprit. Cependant, les Denneval tardent à lancer de grandes chasses, la première n’intervenant que le 21 avril. Le but de cette première chasse semblait être de ramener la Bête vers Prunières et les bois appartenant au comte de Morangiès. S’ils purent approcher la Bête, celle-ci parvint à s’échapper sans qu’ils puissent tirer.

En ce mois d’avril 1765, l’histoire de la Bête se répand dans toute l’Europe. Le Courrier d’Avignon relate ainsi que des journalistes anglais tournent en dérision le fait que l’on ne puisse abattre un simple animal. Pendant ce temps, monseigneur l’évêque ainsi que les intendants doivent faire face à un afflux massif de courrier. Des personnes de toute la France proposent des méthodes plus ou moins farfelues pour venir à bout de la Bête. La Cour reçoit également des représentations de la Bête, qui sont diffusées dans le Gévaudan afin que « chacun [soit] moins épouvanté à son approche et moins sujet à se méprendre » et pour que l’on puisse exercer les meutes de chiens de chasse à pourchasser la Bête grâce à une effigie « exécutée en carton ».

Le 1er mai, la Bête se trouve à proximité du bois de la Rechauve, entre Le Malzieu et Saint-Alban À 6 h et demie du soir, alors qu’elle s’apprête à attaquer un jeune berger d’environ 15 ans, un homme, l’un des frères Marlet du hameau de La Chaumette, situé au sud-est de Saint-Alban, l’aperçoit depuis la fenêtre de sa maison, située à 200 mètres de là environ. Il prévient alors ses deux frères et tous s’empressent de s’armer et de sortir de la maison. La Bête aurait reçu deux coups de fusil, serait tombée à chaque fois avant de pouvoir se relever. Elle parvient à s’échapper bien que blessée au cou. Le lendemain, Denneval, prévenu entretemps, se rend sur place et poursuit la trace accompagné d’une vingtaine d’hommes. Tous espèrent que la Bête a été blessée à mort. L’annonce qu’une femme a été tuée dans l’après-midi, sur la paroisse de Venteuges, les détrompe finalement.

Le lendemain de cette chasse, le marquis Pierre-Charles de Morangiès écrit au syndic Étienne Lafont pour se plaindre des Denneval : « MM. Denneval arrivèrent et donnèrent comme à l’ordinaire de jactance de l’inutilité la plus désolante. (…) vous qui êtes homme politique êtes obligé de dévoiler aux yeux des puissances l’effronterie de ces normands qui n’ont d’humains que la figure. ». Le 18 mai, Morangiès adresse une nouvelle lettre de plainte auprès de Lafont, alors que les chasses des Denneval sont toujours infructueuses. Le 8 juin, sur ordre du roi, François Antoine, porte-arquebuse de sa majesté, quitte Paris pour le Gévaudan. Il est accompagné de son plus jeune fils, Robert François Antoine de Beauterne, mais également de huit capitaines de la garde royale, six garde-chasses, un domestique, et deux valets de limiers.

Antoine remplace Denneval

C’est le 20 juin que François Antoine, souvent nommé « Monsieur Antoine », arrive à Saint-Flour. Investi du pouvoir du roi, il ne peut pas échouer dans sa mission. Il s’installe au Malzieu, qu’il atteint le 22 juin. Antoine et ses hommes se joignent alors à Denneval lors de différentes chasses. Cependant, il ne parvient pas à s’accorder avec ce dernier sur la manière dont les chasses doivent être conduites. La cohabitation semblant impossible, les Denneval quittent le pays le 18 juillet sur ordre du roi. Pour Antoine, la Bête n’est rien d’autre qu’un loup, c’est d’ailleurs ce qu’il écrit dans l’une de ses nombreuses correspondances : les traces relevées n’offrent « aucune différence avec le pied d’un grand loup ». Le porte-arquebuse ne parvient cependant pas immédiatement à débusquer l’animal. Il est mis à mal par la géographie du pays et demande donc de nouveaux chiens en renfort. Il reçoit également le secours du comte de Tournon, gentilhomme d’Auvergne.

Le dimanche 11 août, il organise une grande battue. Pourtant, cette date ne reste pas dans l’Histoire pour ce fait, mais pour l’exploit réalisé par « la Pucelle du Gévaudan ». Marie-Jeanne Valet, âgée d’environ 20 ans36, était la servante du curé de Paulhac. Alors qu’elle emprunte, en compagnie d’autres paysannes, une passerelle pour franchir un petit cours d’eau, elles sont attaquées par la Bête. Les filles font quelques pas de recul, mais la Bête se jette sur Marie-Jeanne. Cette dernière arrive alors à lui planter sa lance  dans le poitrail. La Bête se laisse alors tomber dans la rivière et disparaît dans le bois. L’histoire parvient rapidement à Antoine, qui se rend alors sur les lieux pour constater que la lance est effectivement couverte de sang, et que les traces retrouvées sont similaires à celle de la Bête. C’est dans une lettre au ministre qu’il surnomme Marie-Jeanne Valet la « pucelle du Gévaudan ».

Les Chastel emprisonnés

Quelques jours plus tard, le 16 août, se produit un événement qui aurait pu rester dans l’anonymat s’il n’avait pas été lié à la famille Chastel, dont le père est reconnu comme le tueur de la Bête. Ce jour, une chasse générale est organisée dans le bois de Montchauvet. Jean Chastel et ses deux fils, Pierre et Jean-Antoine, y participent. Deux des gardes-chasses de François Antoine, Pélissier et Lachenay, passent à leur côté et demandent leur avis sur le terrain avant de s’engager, à cheval, dans un couloir herbeux entre deux bois. Ils veulent en effet s’assurer qu’il ne s’agit pas là de marécages. Les Chastel les assurant de la sûreté du sol, Pélissier s’engage alors sans crainte, avant que son cheval ne s’embourbe et qu’il soit désarçonné. C’est non sans mal qu’il parvient, avec l’aide de Lachenay, à sortir du marécage, pendant que les Chastel s’amusent de la situation. Trempé, Pelissier empoigne le plus jeune des fils et le menace de le conduire en prison pour cet outrage. Le père et l’aîné le couchent aussitôt en joue avec leurs armes. Lachenay se jette sur Jean Chastel et détourne son fusil. Les gardes battent en retraite et s’en vont faire leur rapport à leur commandant.

Sur la base du procès-verbal qu’ils rédigent, François Antoine fait incarcérer les Chastel en la prison de Saugues. «  J’ai l’honneur d’informer (…) du détail et de la hardiesse de ces mauvaises gens d’avoir osé coucher en joue nos dits gardes à brûle-pourpoint. Il est fort heureux qu’ils ne les aient pas tués et ce qu’ils auraient bien mérité en pareille occasion. ». La consigne suivante est donné aux juges et consuls de la ville : « Ne les laissez sortir que quatre jours après notre départ de cette province ! ».

Le loup des Chazes

Vers le 20 septembre, François Antoine est averti qu’un loup de bonne taille, peut-être la Bête, rôde près du bois des dames de l’abbaye des Chazes, près de Saint-Julien-des-Chazes. Même si, jusqu’alors, la Bête ne s’était jamais rendue de ce côté de l’Allier, Antoine décide de s’y porter et y fait cerner le bois de Pommier par quarante tireurs venus de Langeac. C’est lui, François Antoine, qui débusque l’animal à cinquante pas de lui. Il tire, la bête tombe, se relève, et se jette sur lui. Le garde Rinchard, qui se trouve à proximité, tire à son tour et abat l’animal43. Selon le procès-verbal dressé par François Antoine, cet animal n’est autre qu’un gros loup d’un poids de 130 livres. Ils le transportent alors à Saugues où il est disséqué par le sieur Boulanger, chirurgien de la ville. Selon ce même procès-verbal, plusieurs témoins confirment qu’il s’agit bien là de la Bête qui les a attaqués. Parmi les témoins cités se trouvent Marie-Jeanne Valet et sa sœur.

Presque immédiatement après la rédaction du procès-verbal, Antoine de Beauterne, le fils, charge l’animal sur son cheval et prend la route vers Paris. À Saint-Flour, il le montre à M. de Montluc, puis arrive à Clermont-Ferrand où il le fait naturaliser. Le 27 septembre, Antoine de Beauterne quitte Clermont avec l’animal et arrive à Versailles le 1er octobre. La bête est alors exposée dans les jardins du Roi. Pendant ce temps, François Antoine et ses gardes-chasse sont restés en Auvergne et continuent de chasser dans les bois proches de l’abbaye royale des Chazes, où une louve et ses petits ont été signalés. Le dernier de ces louveteaux est abattu le 19 octobre. François Antoine et ses assistants quittent le pays le 3 novembre.

Officiellement, la Bête du Gévaudan a été tuée par le porte-arquebuse du Roi, François Antoine ; et peu importe les événements qui ont suivi, le loup des Chazes était bien la Bête. Ce caractère officiel a d’ailleurs été confirmé en 1770 lorsque François Antoine s’est vu accorder, par brevet, le droit de porter un loup mourant, symbolisant la Bête, dans ses armes.

Les nouvelles attaques

Le mois de novembre se déroule sans qu’aucune attaque soit relevée. Le peuple commence à considérer qu’Antoine a bien tué le monstre qui terrorisait le pays. Dans une lettre du 26 novembre, Lafont indique d’ailleurs à l’intendant du Languedoc : « On n’entend plus parler de rien qui ait rapport à la Bête ». Rapidement pourtant, la rumeur commence à relater des attaques qu’aurait commises la Bête vers Saugues et Lorcières. Ces attaques sont épisodiques jusqu’au début de l’année 1766, et le peuple comme Lafont ne savent s’ils doivent attribuer ces méfaits à la Bête ou à des loups. Cependant, le 1er janvier, M. de Montluc, dans une lettre à l’intendant d’Auvergne, semble persuadé que la Bête a bien reparu. Ce dernier alerte le roi, mais celui-ci ne veut plus entendre parler de cette Bête puisque son porte-arquebuse en est venu à bout. À partir de cet instant, les journaux n’ont d’ailleurs plus relaté les attaques survenues en Gévaudan ou dans le sud de l’Auvergne.

Le 24 mars, les États particuliers du Gévaudan se tiennent en la ville de Marvejols. Étienne Lafont et le jeune marquis d’Apcher préconisent d’empoisonner des cadavres de chiens et de les porter aux passages habituels de la Bête48. Les attaques se sont d’ailleurs multipliées durant ce mois de mars, et les gentilshommes du pays se sont aperçus que leur salut ne viendrait pas de la cour du roi. La Bête, elle, semble ne plus parcourir autant de terrain qu’auparavant. Elle s’est, en effet, fixée dans la région des trois monts : mont Mouchet, mont Grand et mont Chauvet. Ces trois sommets sont distants d’environ 15 kilomètres l’un de l’autre.

Les mesures prises s’avèrent inefficaces. De petites battues sont bien organisées, mais en vain. La Bête continue ses attaques durant toute cette année 1766. Il semble cependant que son mode opératoire ait légèrement changé, elle serait moins entreprenante, beaucoup plus prudente. C’est en tout cas ce qui est écrit dans les diverses correspondances, comme celles du curé de Lorcières, le chanoine Ollier, à destination du syndic Étienne Lafont.

Présentation de la bête tuée par François Antoine à la cour du roi Louis XV. Chez Mandare.

 

La Bête de Chastel

Au début de l’année 1767, une légère accalmie des attaques se fait sentir. Mais au printemps, on assiste à une recrudescence des attaques. Le peuple ne sait plus que faire pour en venir à bout, si ce n’est prier. Alors les pèlerinages se multiplient, principalement à Notre-Dame-de-Beaulieu et à Notre-Dame-d’Estours. L’un d’eux est resté célèbre, au début du mois de juin, puisque la légende veut que Jean Chastel y aurait fait bénir trois balles, fondues à partir des médailles de la Vierge Marie qu’il portait à son chapeau.

Le 18 juin, il est rapporté au marquis d’Apcher que, la veille, la Bête avait été vue dans les paroisses de Nozeyrolles et de Desges. Elle aurait tué, dans cette dernière paroisse, Jeanne Bastide, âgée de 19 ans, au village de Lesbinières8. Le marquis décide de mener une battue dans cette région, sur le mont Mouchet dans le bois de la Ténazeire, le 19 juin. Il est accompagné de quelques volontaires voisins, dont Jean Chastel, réputé excellent chasseur.

Le vieux Chastel a chargé son fusil d’une balle et de 5 chevrotines. Il abat un animal de grande taille, ressemblant à un loup, au lieu-dit la « Sogne d’Auvers » (Auvers). « (Jean Chastel) tomba (la Bête) d’un coup de fusil qui le blessa à l’épaule. Elle ne bougea guère et d’ailleurs fut assaillie de suite d’une troupe de bons chiens de chasse de M. d’Apcher. Dès qu’on la vit hors d’état de pouvoir faire des victimes, elle fut chargée sur un cheval et portée au château de Besque, paroisse de Charraix dans le Gévaudan, près des frontières d’Auvergne ».

Depuis, les attaques cessèrent entièrement. De ce coup de fusil, la légende a conservé le discours romancé de l’abbé Pierre Pourcher qu’il disait tenir de la tradition orale de sa famille : « Quand la Bête lui arriva, Chastel disait des litanies de la Sainte Vierge, il la reconnut fort bien, mais par un sentiment de piété et de confiance envers la Mère de Dieu, il voulut finir ses prières ; après, il ferme son livre, il plie ses lunettes dans sa poche et prend son fusil et à l’instant tue la Bête, qui l’avait attendu. ».

Huit jours après la destruction de la Bête par Jean Chastel, le 25 juin, une louve qui, selon plusieurs témoignages, accompagnait la Bête, est tuée par le sieur Jean Terrisse, chasseur de monseigneur de la Tour d’Auvergne. Il reçoit alors 78 livres de gratification.

Le destin de la Bête

Stèle en l’honneur de Jean Chastel en son village de La Besseyre-Saint-Mary.

La Bête est alors portée au château de Besque, vers Charraix, résidence du marquis d’Apcher. On mande le notaire Marin, qui établit un rapport très précis sur les dimensions de l’animal. Il est accompagné du chirurgien de Saugues, le sieur Boulanger, et de son fils, ainsi que d’Agulhon de la Mothe, médecin. La Bête est ensuite empaillée par Boulanger, et exposée au château de Besque. Le marquis d’Apcher ne rechigne pas à la dépense pour recevoir fastueusement la foule qui s’empresse de venir voir la Bête. De nombreux témoignages de victimes d’attaques viennent alors s’inscrire au rapport Marin. La Bête reste donc un long moment à Besque (une douzaine de jours). Le marquis d’Apcher mande alors un domestique, le dénommé Gilbert, de l’emporter à Versailles pour la montrer au roi.

La légende veut que Chastel était également du voyage pour présenter la Bête à la Cour, et que Louis XV l’aurait dédaigneusement chassé devant la puanteur dégagée par la charogne empaillée (l’apothicaire s’étant en effet juste contenté de vider les entrailles et de les remplacer par de la paille). Cette histoire est remise en cause par une récente étude sur le témoignage du domestique du marquis d’Apcher, datant de 1809 :

« Gibert arrive enfin à Paris, va séjourner à l’hôtel de M. de la Rochefoucault à qui il remit en même temps une lettre dans laquelle M. d’Apchier priait le seigneur d’informer le roi de la délivrance heureuse du monstre (…) Le roi se trouvait pour lors à Compiègne et, d’après la nouvelle qu’on lui apprenait, il donna ordre à M. de Buffon de visiter et d’examiner cet animal. Ce naturaliste, malgré le délabrement où l’avaient réduit les vers et la chute de tous les poils, suite des chaleurs de la fin de juillet et du commencement d’août, malgré encore la mauvaise odeur qu’il répandait, après un examen sérieux, jugea que ce n’était qu’un gros loup (…) Il trouvait dans des chairs toutes nues une nourriture moins embarrassante et il devint, ainsi, en peu de temps, le fléau des malheureux habitants du Gévaudan. Dès que M. de Buffon eut fait l’examen de cette bête, Gibert se hâta de la faire enterrer à cause de sa grande puanteur et il dit en avoir été tellement incommodé qu’il en fut malade à garder le lit pendant plus de 15 jours à Paris. Il se ressentit de cette maladie plus de 6 ans et il attribua même à cette mauvaise odeur qu’il respira pendant si longtemps la mauvaise santé dont il a toujours joui depuis cette époque ».

Jean Chastel ne s’est jamais rendu à Paris, Louis XV n’a jamais vu la Bête, et Buffon n’a pas laissé de documents à son propos. La Bête n’a pas fini dans les collections du Jardin du roi, et n’a pas non plus été enterrée à Versailles. L’ancien hôtel de la Rochefoucault (situé rue de Seine) a été démoli en 1825.
Réunis le 9 septembre, les États particuliers du Gévaudan octroient à Jean Chastel une modique récompense s’élevant à 72 livres.

 

Post a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*