Glozel est un lieu-dit de la commune de Ferrières-sur-Sichon, dans le sud-est du département de l’Allier, situé à une trentaine de kilomètres de Vichy, dans la montagne bourbonnaise. Il est devenu célèbre à partir de 1924, quand fut mis au jour un ensemble d’objets, attribués dans un premier temps à une époque préhistorique mais dont l’ancienneté et parfois l’authenticité furent rapidement contestées. Les objets découverts sont des pierres taillées, des poteries, des ossements, des fragments de verre, et surtout des tablettes de céramique portant des inscriptions évoquant une écriture dans un alphabet souvent rapproché de l’alphabet phénicien.

Ces vestiges sont à l’origine d’une vive controverse qui divisa une partie de la communauté scientifique, puis le grand public, en « glozéliens » et « anti-glozéliens ». L’« affaire Glozel » connut de nombreux épisodes judiciaires.

Après de nouvelles analyses et datations, le Ministère de la Culture a rendu public en 1995 un rapport qui estime que le site est principalement médiéval, tout en contenant de nombreux artefacts de l’Âge du fer. Le rapport conclut également que le site a été surchargé, à une date indéterminée, de quelques contrefaçons dont l’auteur demeure inconnu.

Historique

Découverte

La découverte initiale est réalisée le 1er mars 1924 par Émile Fradin, alors âgé de 17 ans, et par son grand-père Claude Fradin en défrichant le champ Duranthon, surnommé plus tard « le Champ des Morts ». Le pied de l’une des vaches tirant la charrue s’enfonce dans une cavité. Libérant la vache, les Fradin découvrent une fosse dont les parois sont revêtues de briques et dont le sol est couvert de dalles d’argile. La fosse contient des ossements humains, des instruments en pierre ou en os et des fragments de céramique. Les voisins commencent à fouiller aux alentours ou viennent voir les trouvailles, beaucoup rapportent des objets chez eux.

Adrienne Picandet, l’institutrice du village, entend bientôt parler de la découverte et se rend sur place. Elle informe l’Inspection d’Académie ; la Société d’émulation du Bourbonnais et la Société bourbonnaise des études locales sont prévenues au mois de juin 1924.

Début juillet, la Société d’émulation du Bourbonnais dépêche sur place Benoît Clément, l’instituteur de la commune voisine de La Guillermie. Celui-ci commence à fouiller de manière peu orthodoxe, aidé du procureur Joseph Viple, utilisant parfois la pioche et détruisant la première fosse. Les deux hommes emportent nombre d’objets avec eux. Après quelques semaines, Viple affirma aux Fradin que les objets étaient sans intérêt et qu’il valait mieux remettre en culture le champ ; ceux-ci s’exécutèrent.

En janvier 1925, Clément s’attribue la découverte du site (et en particulier d’une brique comportant des signes) en envoyant une lettre à la Société d’émulation du Bourbonnais. Il demande une subvention de 50 francs pour réaliser des fouilles plus organisées à Glozel mais un refus est signifié dans le numéro de janvier-février 1925 du bulletin publié par la Société.

À la lecture de cette lettre, Antonin Morlet, médecin féru d’archéologie et exerçant à Vichy, prend connaissance de la découverte. Il sera avec Émile Fradin l’un des plus fervents défenseurs de Glozel.

Morlet se rend chez Clément où il découvre des objets fascinants. Les deux hommes visitent, en avril 1925, le champ où ont été trouvés les objets. Morlet, spécialiste de l’époque gallo-romaine, estime que les objets de Glozel ne datent pas de l’Antiquité mais sont beaucoup plus anciens, peut-être magdaléniens (présence de harpons en os, de gravures représentant des rennes, etc.). Il décide de financer lui-même de nouvelles fouilles et propose de louer le champ des Fradin pour 200 francs par an en leur laissant la propriété de tous les vestiges mis au jour.

Premières fouilles

Les fouilles de Morlet commencent en mai 1925 et se poursuivent jusqu’en 1936. Il découvre des tablettes, des figurines, des outils de silex et d’os, des pierres gravées. De grands noms de l’archéologie viennent fouiller à Glozel à l’invitation de Morlet : Louis Capitan est le premier en juin 1925.

Dès septembre 1925, Morlet révise sa première attribution chronologique et publie un fascicule intitulé Nouvelle station néolithique et cosigné par Émile Fradin. Les premiers articles de presse relatifs à Glozel sont publiés dans Le Matin en octobre et dans le Mercure de France en décembre.

En deux années, le gisement livre environ 3 000 vestiges très variés, dont une centaine de tablettes portant des signes, une quinzaine de tablettes avec des empreintes de mains, des idoles sexuées, des galets gravés, des objets en pierre taillée, en pierre polie, en céramique, en verre, en os et en bois de cervidés.

Tablettes avec signes

Objets en pierre avec dessins et signes

« Idoles sexuées », objet et « bobine » en céramique

Premières controverses

Rapidement, l’attribution du site au Néolithique est contestée par la communauté scientifique. Pour Morlet, il s’agit de la seule attribution envisageable mais il est confronté à la diversité des objets trouvés : une partie des gravures présentes sur les galets et des objets en os et en ivoire évoque vaguement le Magdalénien, soit la fin du Paléolithique supérieur, mais les techniques employées évoquent le Néolithique. Pour Morlet, Glozel correspond à la transition entre ces deux périodes mais on sait déjà à l’époque qu’elles sont séparées par plusieurs millénaires.

Certains vestiges sont particulièrement problématiques et comportent des éléments anachroniques. C’est le cas d’un galet portant une gravure de renne accompagnée de signes considérés comme alphabétiques : le renne a disparu de ces régions à la fin du Paléolithique supérieur, environ 10 000 ans av. J.-C., tandis que les plus anciennes traces d’écriture datent d’environ 3 300 ans av. J.-C. et proviennent du Moyen-Orient. Les signes de Glozel sont comparables à ceux de l’alphabet phénicien, fixé vers 1 000 av. J.-C., ou à ceux de l’alphabet ibérique qui en dérive.

Morlet publie un article évoquant un alphabet néolithique en avril 1926. Pour lui, il ne fait aucun doute que les auteurs des objets découverts à Glozel avaient développé un système d’écriture très nettement antérieur à celui des Phéniciens. Ses découvertes remettent en cause l’apparition de l’écriture au Moyen-Orient et en font une invention européenne.

La communauté scientifique, suivie bientôt du grand public, se divise en camps antagonistes, d’un côté les « glozéliens », de l’autre les « anti-glozéliens ». Le milieu universitaire français accueille avec scepticisme le rapport de 1925, cosigné par un amateur et un jeune agriculteur. Morlet invite un certain nombre d’archéologues à visiter le site en 1926, notamment Salomon Reinach, conservateur du Musée des antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye, qui vient y fouiller pendant trois jours. Reinach prend position en faveur de l’authenticité du site dans une communication à l’Académie des inscriptions et belles-lettres. De même, le célèbre archéologue Henri Breuil fouille avec Morlet et porte un jugement favorable, avant de prendre position contre l’authenticité des vestiges de Glozel. Il est rejoint par André Vayson de Pradenne qui apporte certains des arguments les plus convaincants en faveur d’une fraude : il retrouve notamment, dans des publications de vulgarisation scientifique, des gravures préhistoriques qu’il considère comme les modèles du faussaire.

Le 28 janvier 1928, Paul Dislère, Président de section du Conseil d’État, en tant que président de la sous-commission des Monuments historiques, convoquée pour délibérer sur le classement définitif de Glozel, au ministère des Beaux-Arts, et en tant que président de l’Institut de paléontologie, déclare que toute l’affaire lui paraît une « supercherie ».

 

La Commission internationale

Lors du congrès de l’Institut international d’anthropologie à Amsterdam, tenu en septembre 1927, Glozel est le sujet d’une vive polémique. L’institut nomme une « Commission internationale » afin de réaliser de nouvelles recherches. Elle arrive à Glozel le 5 novembre 1927. Elle est présidée par P. Bosch Gimpera et comprend D. Peyrony, D. Garrod, J. Hamal-Nandrin, R. Forrer, P.-M. Favret et E. Pittard. Pendant leur brève campagne de fouilles de trois jours, de nombreux curieux les observent. Dans son rapport de décembre 1927, la commission retient quelques pièces en silex et en céramique comme authentiques mais n’exclut pas que des objets anciens aient été introduits dans le gisement. Elle conclut à « la non ancienneté de l’ensemble des documents qu’elle a pu étudier à Glozel ».

Démêlés judiciaires

René Dussaud, conservateur du Musée du Louvre et épigraphiste célèbre, accuse Émile Fradin de contrefaçon. Le 10 janvier 1928, Fradin intente un procès pour diffamation à l’encontre de Dussaud.

Félix Regnault, alors président de la Société préhistorique française, visite Glozel le 24 février. Après une brève visite au petit musée installé dans la ferme des Fradin, il porte plainte contre X pour escroquerie au prétexte qu’un prix de 4 francs est exigé pour voir des pièces qu’il considère comme fausses13. Le jour suivant, accompagnée de Regnault, la police fouille le musée et saisit trois caisses de vestiges. Le 28 février, le procès de Fradin contre Dussaud est reporté en raison de l’inculpation de Fradin à la suite de l’accusation de Regnault.

Un nouveau groupe d’archéologues français et étrangers réuni par Morlet, appelé « Comité des études », fouille du 12 au 14 avril 1928. Ces chercheurs découvrent de nouveaux vestiges analogues à ceux des collections Morlet et Fradin et concluent à l’authenticité du site, attribué au Néolithique.

Gaston-Edmond Bayle, chef du service de l’Identité judiciaire de Paris, est commis par le juge d’instruction de Moulins pour examiner les objets saisis lors de la perquisition au domicile des Fradin (écurie, grenier et « musée »). Le juge lui adjoint deux spécialistes : M. Maheu, docteur ès sciences naturelles, chef des laboratoires de micrographie à la Faculté de pharmacie de Paris, et M. Randoin, agrégé de l’Université, assistant de géologie et de minéralogie au Collège de France. Le rapport, remis le 10 mai 1929, conclut que les tablettes sont des contrefaçons récentes. Il fait état de la présence, dans la masse des tablettes, de fragments végétaux en parfait état de fraîcheur, de poils de laine et de coton provenant de tissus et en parfait état de conservation et dont les fibres sont teintes à l’aide de matières colorantes modernes, de l’absence de trace d’un enfouissement de quelque durée dans le sol. Il s’avère que la boue trouvée encore humide dans la petite casserole saisie dans le grenier des Fradin est identique à l’enduit superficiel de la grande et de la moyenne tablette. Quelques mois plus tard, Bayle est assassiné par un certain Philipponet, personne totalement étrangère à l’affaire mais qui lui reprochait un rapport frauduleux (monnayé auprès du propriétaire de celui-ci, M. Dichamp). Auparavant, en 1929, aux assises d’Anvers (Belgique), Bayle, qui se déclarait docteur ès sciences alors qu’il n’était que licencié, avait confondu dans l’affaire Almazoff, de la matière fécale avec du sang, ce qui fut défavorable à la défense qui l’avait requis comme expert. Émile Fradin est inculpé pour escroquerie le 4 juin 1929 sur la base du rapport de Bayle, mais il bénéficie d’une ordonnance de non-lieu le 26 juin 1931. La plainte contre Dussaud est jugée en mars 1932 et celui-ci est condamné pour diffamation.

En 1936, Morlet décide d’interrompre les fouilles à Glozel, laissant de nombreux secteurs vierges pour les générations futures de chercheurs et pour appliquer de nouvelles méthodes de fouilles.

« Glozéliens » devenus « anti-glozéliens »

Pour les défenseurs de l’authenticité de Glozel, certains préhistoriens reconnus de l’époque étaient initialement convaincus de l’authenticité du site, mais auraient changé d’avis pour des raisons non scientifiques (Capitan et Breuil parce que Morlet leur a refusé de cosigner des publications sur le site, Vayson de Pradenne parce que Fradin a refusé de lui vendre sa collection, etc.). Dussaud aurait refusé de reconnaître l’authenticité et l’ancienneté de l’écriture de Glozel parce qu’elle remettait en cause la thèse qu’il défendait dans une publication récente, selon laquelle l’écriture alphabétique aurait une origine phénicienne.

Épilogue

À partir de 1941, avec la promulgation de la loi Carcopino les fouilles archéologiques ne sont plus possibles sans autorisation du Ministère de la Culture. Le site de Glozel demeure intact jusqu’à ce que ce Ministère y autorise de nouvelles fouilles en 1983, sous la pression d’élus locaux et à la demande du Conseil supérieur de la recherche archéologique. Le rapport complet ne fut jamais publié mais un résumé de 13 pages fut rendu public en 1995. Les auteurs déclarent que l’on n’a pas trouvé de traces de l’existence d’un gisement néolithique, voire paléolithique, que l’occupation médiévale est la plus significative et la mieux représentée sur le site, que celui-ci contient des objets de l’Âge du fer, mais qu’il a été enrichi par des contrefaçons.

Le 16 juin 1990, Émile Fradin fut décoré de l’ordre des Palmes académiques sur proposition de Jacques Thierry, inspecteur général de l’Éducation nationale, alors au cabinet de Jack Lang, et président du Centre international d’étude et de recherche sur Glozel jusqu’en 2010.

Émile Fradin s’est éteint en février 2010 à l’âge de 103 ans et a été inhumé le 12 février à Ferrières-sur-Sichon. À cette occasion le sous-préfet de Vichy, Jean-Pierre Maurice, lui rendit hommage.

Présence de contrefaçons et de copies

Concernant les tablettes, l’expertise de 1929 de G.-E. Bayle conclut à une contrefaçon pour différentes raisons : certaines tablettes sont en argile non cuite et il est hautement improbable qu’elles se soient conservées longtemps dans le sol ; d’autres contiennent des fibres d’étoffe en parfait état de conservation et de surcroît teintes à l’aide de matières colorantes modernes ; d’autres contiennent des éléments végétaux très frais et dont la chlorophylle est celle de plantes conservées depuis moins de cinq ans au moment de l’expertise ; enfin certaines tablettes étaient badigeonnées d’argile liquide masquant certaines imperfections et adoucissant les contours des gravures. Un rhizome traversant une pièce, invoqué en faveur d’un enfouissement prolongé, a été introduit dans un trou artificiel et maintenu en place par un masticage et surtout les tablettes ne portent pas de traces géologiques d’enfouissement prolongé.

Henri Breuil, dès 1926 avait noté : « Les harpons ne ressemblent ni comme forme, ni comme technique de travail (faits comme au couteau et à la râpe) [à des pièces préhistoriques connues]. Sauf trois, moins mal faits, leur technique est stupide et leur forme inutilisable. (…) diverses facettes de taille des harpons ont la netteté de celles du métal, cuivre peut-être. ». En 1927, André Vayson de Pradenne précisait : « Les os provenant soi-disant d’une même couche, et qui par conséquent devraient avoir la même patine, ont les aspects les plus disparates. En outre ils portent des traces de travail qui ne peuvent être la marque d’outils de pierre, mais de couteaux et de râpes en acier. De même, les haches de pierre polie sont de simples galets de schiste fraîchement limés à une extrémité. Les poteries sont si mal cuites qu’elles n’auraient pu résister à un long enfouissement dans une terre aussi humide et à si peu de profondeur. (…) Les défenseurs de Glozel se bornent à répondre que ce sont des techniques que nous ne connaissons pas ; ce sont les nouveautés de la découverte. En réalité, nous connaissons fort bien ces techniques : ce sont celles des faussaires. ».

Jean-Pierre Adam attire l’attention sur certains objets gravés de Glozel qui semblent être des copies grossières d’œuvres préhistoriques authentiques mais inversées « en miroir », comme si on les avait calquées et qu’on avait retourné le calque avant de les reproduire. Il mentionne également une tête de statuette féminine qui reproduit maladroitement toutes les caractéristiques de la Dame de Brassempouy, jusqu’à la cassure accidentelle de la base. En 1924, la Dame de Brassempouy était déjà figurée dans de nombreux manuels de Préhistoire.

 

Glozel aujourd’hui

Malgré le rapport du Ministère de la Culture de 1995, un groupe de passionnés a créé un Centre international d’étude et de recherche sur le site et le mobilier de Glozel, formé de chercheurs et d’universitaires français et étrangers favorables à la thèse de l’authenticité de Glozel. Il s’est réuni tous les ans de 1999 à 2010 à Vichy pour évoquer Glozel et a organisé douze colloques de 1996 à 2009.

Selon certains défenseurs contemporains de l’authenticité de l’ensemble des vestiges mis au jour à Glozel, les découvertes ne seraient pas reconnues car leurs implications remettraient en question la présumée « science officielle ». L’archéologue et historien Jean-Paul Demoule relève que « Glozel constitue en effet l’archétype idéal de l’histoire où l’on voit un amateur faire une découverte spectaculaire, mais se heurter à l’opposition de la « science officielle », laquelle cherche à le faire taire pour préserver coûte que coûte ses certitudes. Histoire un peu limitée, au regard de ce que vivent en permanence les archéologues. ».

Si Glozel a longtemps séduit et séduit encore certains, sans doute est-ce parce que le site leur apportait censément la preuve de l’existence d’une civilisation européenne ancienne ayant inventé l’écriture bien avant que ce moyen de communication n’apparaisse au Moyen-Orient. D’après Jean-Paul Demoule, « c’est la place de Glozel dans l’histoire et la sociologie de la recherche archéologique qui peut paraître l’aspect le plus intéressant de cette affaire. »

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